Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /Déc /2009 12:58
Un petit jaune, Page 7-8,  éd. Les presses du Midi (chapitre I -  suite plus bas)

I

 

-         Ces messieurs-dames prendront-ils un apéritif  ? 

Le ton obséquieux de Bèbe me fit sourire. L’ivrogne qui roupillait sur le comptoir releva la tête, hagard. La laissa retomber et reprit de plus belle ses ronflements avinés.

-         Un coca !

Je m’abstins de soupirer, pour ne pas passer pour le vieux con que j’étais. Je tendis à Bèbe mon verre vide :

-         Un petit jaune pour moi.

-         Encore un ? fit mon pote, l’air étonné.

Il s’éloigna en rigolant sous cape. Le salaud ne perdait rien pour attendre.

 

J’avais dû poireauter un bon quart d’heure dans sa gargote quasi déserte avant que ma jeune invitée ne pointe le bout de son nez, qu’elle avait rose et rond. Silhouette filiforme vêtue d’une courte robe noire et de drôles de collants assortis qui lui arrivaient aux chevilles, elle possédait toute la panoplie de la parfaite allumeuse : décoiffage savant, lèvres rouge feu, ombre à paupières coordonnée à sa pochette argentée, cambrure sur talons hauts. Je sentais qu’elle avait décidé de me séduire. N’y voyant pas d’inconvénient majeur, j’étais prêt à l’emmener dare-dare dans la garçonnière miteuse que me prêtait Bèbe, les nuits où je ne me décidais pas à rentrer chez moi.

Mais non. Quelque chose me disait qu’avec ce genre de nana-là, on ne pouvait sauter les étapes avant la dame ; des préliminaires s’imposaient. 

« C’est le jeu, Jo », railla ma petite voix. Je grimaçai. Dîner, badiner, soupirer, s’extasier, faire le beau… plus de mon âge. Je pressentais que j’allais être passé à la question entre le plat principal et le dessert que je ne prendrais pas, tenant à conserver mon allure de chat efflanqué qui séduisait tant les femmes en mal de maternage et les jeunes filles compatissantes. La barbe ! Oh, cet interrogatoire n’aurait en apparence rien de douloureux. La gamine saurait ponctuer de tendres roucoulements et autres sourires à faire bander un mort son investigation sournoise. Mais pourquoi diable ce besoin de me tirer les vers du nez avant de passer à la casserole ? Métaphore culinaire qui me laissa un instant songeur… La forme de l’ustensile, peut-être ? Pour être honnête, je pensais surtout à son appendice en bakélite.


A suivre...

Par Sylvie CALLET
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 10:09

-         Vous m’écoutez ? s’agaça Tristane. Vous faites quoi dans la vie ?

Je fourrai aussitôt dans ma bouche une poignée de cacahuètes indigestes et gonflai mes joues d’un air contrit en guise d’alibi.

 

Allais-je perdre mon temps et mon crédit à raconter à cette jeune femme mon parcours de comédien raté, spécialiste des théâtres de seconde zone ? Lui révéler que j’avais joué pendant des années des one-man shows que je trouvais moi-même obscurs, à l’unisson de mes rares spectateurs - et ce bien que j’en sois l’auteur ? Plus qu’un intermittent du spectacle, un intermiteux, statut jugé enviable par certains que j’avais réussi à perdre après une vie de galère artistique. J’étais sans transition devenu un mauvais chômeur, qui ne se rendait pas aux convocations de madame Ânepeu pour faire amende honorable et consulter avec ostentation les offres d’emploi périmées. Je vivotais des maigres émoluments que papa Assedic voulait bien m’allouer. Je ne culpabilisais pas ; j’avais cotisé pour ça, et je savais que ça ne durerait pas. Bref, je galérais tout autant qu’avant, le panache en moins. À ma décharge, je dépensais également beaucoup moins d’énergie inutile. « Branler rien pour gagner moins », telle était désormais ma devise. Elle en valait bien une autre. Quitte à se faire entuber…

Par Sylvie CALLET
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Mardi 8 décembre 2009 2 08 /12 /Déc /2009 14:42
Allais-je débiter à cette princesse des temps modernes une histoire à dormir plus vite ensemble, tout droit sortie de mon imagination féconde (il fallait bien qu’il y eût quelque chose de fécond en moi car, à preuve du contraire, je n’avais encore jamais procréé) ? Non que l’œil goguenard de Bèbe me gênât. Il en avait vu d’autres ! Mais je ne sais pourquoi, à cette nana-là, je n’avais pas envie de sortir mon baratin des grands soirs. Rien d’exceptionnel, pourtant : je l’avais rencontrée chez des amis d’amis, nous avions échangé des regards de plus en plus appuyés qui n’avaient pas eu l’heur de plaire au freluquet à poils longs qui chaperonnait la belle. Avant que j’aie pu crié : « Pouce ! C’est elle qui a commencé ! » j’avais écopé d’un œil au beurre noir, d’un regard réprobateur de nos hôtes qui trouvaient que l’algarade faisait désordre dans leur salon design et, cerise sans le gâteau, d’une invitation pressante à se revoir, formulée par Tristane en personne ! Confuse et ravie d’être l’objet de mon coquard, la sirène énamourée pressait tendrement sur ma paupière endolorie un glaçon en forme de poisson rouge. La scène frisait le ridicule. J’avais tenté de cligner un œil complice, mais la douleur m’en avait empêché. Voyant Chien fou, le galant éconduit, revenir de la cuisine où on avait tenté de le calmer, je m’étais esquivé en loucedé. La môme m’avait coursé dans la rue pour me demander, le souffle court – preuve que l’endurance n’était pas son fort – où et quand.
Par Sylvie CALLET
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 10:36

-         C’est en train de guérir, non ? D. Joyce ne vous a pas raté !

Tristane se pencha vers moi, effleura d’un ongle lascif les contours de mon œil meurtri – une jolie palette de couleurs automnales. Je tressaillis, avalai en hâte les dernières cacahuètes qui obstruaient mon palais et me penchai pour l’embrasser. Juste avant de m’étrangler, pris d’une toux inextinguible.

-         Té, remarqua Bèbe venu nous apporter notre apéritif, on dirait un saucisson cuit au vin.

Je le fusillai du regard et lampai mon pastis d’un trait.
Par Sylvie CALLET
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Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /Déc /2009 14:48

À présent j’écoutais Tristane me raconter ses déboires avec Chien fou, qu’elle tenait à appeler D. Joyce. Prenant acte de mon silence boudeur, la jeune fille s’était mise à m’abreuver de confidences, comme si j’étais son grand frère ou pire, son oncle préféré. Je me sentais à la fois vexé et flatté. Tel était le drame de ma vie : j’oscillais en permanence entre deux sentiments, deux opinions, deux attitudes, tel un bonhomme culbuto incapable d’adopter jamais une position tranchée.

En réalité, me confia la jeune femme, D. Joyce se nommait David Lajoie, mais il trouvait que son pseudo anglo-saxon lui conférait plus d’envergure. Que pouvais-je répondre à cela, moi qui soutenais que mon prénom était « Jo et seulement Jo », comme Cocker, Dassin ou Dalton mais sans le e final, alors que j’avais été baptisé dans un lointain passé Joël-Marie ? Un étrange patronyme choisi par ma mère en hommage à ma sœur aînée, Marie-Joëlle, décédée deux mois avant ma naissance. Je laissais aux psys le soin de tirer de ce transfert de prénom toutes les conclusions alarmantes qui s’imposaient. Moi je devais faire avec, ou sans, et j’avais choisi de devenir Jo pour couper la poire en deux, voire en quatre si on se référait au nombre de syllabes de mon prénom initial.
Par Sylvie CALLET
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Lundi 4 janvier 2010 1 04 /01 /Jan /2010 18:03

-         David peut être super sympa, vous savez ! affirma Tristane, indifférente (et pour cause) à mes silencieuses élucubrations. Mais quand il a la haine… il devient… comme un teckel enragé, vous voyez ?

Tiens, elle aussi trouvait que Chien fou avait quelque chose de canin. Vu sa dégaine, je l’aurais plutôt comparé à un Patou frappé de maladie mentale qu’à une saucisse sur pattes, mais bon. Je gardai pour moi ces réflexions métaphoriques. Tristane me confia vivre avec le pseudo Joyce une relation épisodique qui ne la satisfaisait pas (toutes les mêmes !). C’est pourquoi elle n’avait aucun complexe à draguer qui bon lui semblait (moi ?). David – encore lui ! – connaissait également quelques problèmes avec l’autorité. Il avait, selon ma jeune amie, « trempouillé » dans de petits trafics, rien de bien méchant. Il lui arrivait toutefois, par mesure de précaution, de disparaître plusieurs jours de son studio.

-         Quand ça pue, il se planque dans une cave de l’immeuble de ses parents en attendant que ça se tasse au niveau des flics et tout ça. Ses vieux ne sont pas au courant ! me révéla Tristane en rentrant les épaules et baissant la voix, comme si la taverne de mon copain Bèbe était infestée d’indics et d’agents en civil.

-         Waouh, quelle cachette ingénieuse ! plaisantai-je, mais mon interlocutrice me regarda avec colère avant de recommencer à deviser.

Je sentis que l’admiration que cette jeune fille de bonne famille portait à son rebelle échevelé issu des quartiers populaires n’était pas vraiment éteinte. Me souvenant par association d’idées de mon projet initial qui se résumait à sauter vite fait bien fait ma débitrice, je tentai par un sourire enjôleur d’ouvrir une brèche dans la cascade de paroles qui me submergeait depuis près de vingt minutes. Peine perdue. Soit la jeune femme en face de moi me prenait pour son confesseur, soit elle me trouvait trop vieux pour la bagatelle, car elle enchaîna incontinent une litanie de doléances à propos de ses parents, sans paraître remarquer le désir croissant que je m’efforçais d’exsuder par tous les pores de ma peau – il s’agit là d’une technique secrète de comédien que je ne livrerai pas ici.

Bien. Après Nous deux, Dallas. Tout ce que j’aimais ! Ignorant le sourire en coin de Bèbe occupé à torcher les verres avec le revers de son tablier par souci écologique (selon lui) d’économie d’eau, je calai ma tête au creux de la main et me résignai à écouter Tristane. Histoire de « me rendre utile, pour une fois ». Une résolution qui aurait plu à ma mère, si elle n’était décédée des suites d’un cancer de la langue, contracté à force de proférer des vacheries. Telle était en tout cas ma version des faits, et je la défendais d’autant plus qu’elle avait eu la vertu de me fâcher à mort avec mon frère aîné, un homme rigide, raciste et confit de principes.

-         Mon père est carrément pourri de fric, tu peux même pas t’imaginer (Tiens, voilà que la belle enfant me donnait du « Tu » à présent). Il me traite comme… depuis qu’il est avec cette vieille pute ! Belle-mère, tu parles ! Moche mère plutôt. Je peux pas me la saquer, cette blondasse !

Je pensai avec mélancolie que la vieille p. en question devait avoir à peu près mon âge, mais je me tus, stoïque. Tristane, que ses études n’avaient pas poursuivie bien longtemps, me révéla avoir pris un job d’hôtesse chez SexHôtel, en premier lieu pour emmerder ses parents. Il s’agissait, ainsi que le nom le laissait entendre, d’une compagnie de téléphone rose dont le siège se trouvait ici, à Toulon, ce qui ne laissa pas de me surprendre. Tristane, elle, avait choisi d’œuvrer depuis son domicile. Malgré la concurrence des sites internet olé-olé pourvus de webcams et autres moyens sophistiqués, SexHôtel affichait complet en matière d’appels. L’anonymat des animatrices y était en principe garanti. Pourtant, un client était parvenu à localiser Tristane. Il vivait dans le même quartier qu’elle, achetait ses clopes dans la librairie qui la fournissait en magazines people et prétendait avoir reconnu sa voix. Celui-là commençait à l’emmerder grave, mais à part ça, la jeune femme trouvait l’exercice plaisant. Ça payait bien. En outre, l’entendre simuler la jouissance et inonder le combiné de mots crus et autres bruits évocateurs (Tristane me gratifia d’une brève démonstration qui intrigua Bèbe au plus haut point) énervait sa belle-mère et ulcérait son père. Objectif atteint. Je notais mentalement d’appeler SexHôtel un de ces quatre matins, quand mon compte en banque serait un peu renfloué, histoire de me faire une idée plus précise de la crudité du vocabulaire utilisé par ces demoiselles et d’apprécier leur degré de dextérité à se masturber les papilles.

Par Sylvie CALLET
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Mercredi 13 janvier 2010 3 13 /01 /Jan /2010 16:29

La leucorrhée verbale de ma jeune amie fut interrompue par l’arrivée titubante de Marvella, plus beurrée qu’un kouign amann. Les épaules, les bras, les jambes, les cuisses dénudés de la prostituée étaient couverts d’ecchymoses beaucoup plus fraîches que leur propriétaire. Marvella s’installa au bar en grimaçant, à côté de l’ivrogne qui ne réagit pas. Bèbe secoua la tête.

-         Ils t’ont encore tabassée, hé ?

Marvella esquissa un sourire.

-         Fais moi un petit café, ordonna-t-elle d’une voix pâteuse. T’as pas une aspirine ?

-         Tu sais que si tu voulais…

-         Non ! Ni mac, ni mec, tu sais bien. Je me débrouille très bien toute seule.

-         Ça se voit… Au moins, la prochaine fois, mets-toi là devant. Je pourrais surveiller.

-         T’es gentil, Bèbe.

-         Et le pitchoun, il est où ?

-         Chez une voisine, t’en fais pas. C’est pour lui que je fais tout ça, tu sais. Parce que si c’était que de moi…

-         Dis pas de conneries, tu veux.

Marvella repoussa d’un geste vague la tasse que Bèbe lui tendait.

-         J’ai mal au cœur. Allez, faut que j’aille bosser.

-         Dans cet état ?

-         Eh, j’ai un loyer à payer, moi.

Grand seigneur, Bèbe la raccompagna en lui tenant le bras jusqu’à la porte, où il lui glissa une liasse chiffonnée dans la main.

-         Merci, dit la jeune femme dont le visage s’éclaira un bref instant. Je crois que je vais aller me coucher.

Bèbe attendit qu’elle ait disparu au coin de la rue pour se retourner. L’expression que je lus alors sur son visage me glaça. Les agresseurs de Marvella, certainement des proxénètes locaux qui s’étaient mis en tête de ramener cette brebis égarée dans le droit chemin de l’allégeance, avaient intérêt à ne pas trop traîner dans les parages s’ils ne voulaient pas finir en bouillie !

Par Sylvie CALLET
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  • : Bonjour. Je vous invite à découvrir dans ce blog quelques extraits de mon dernier livre, un polar humoureux intitulé "Un petit jaune". Si vous désirez lire la suite, faites-moi signe ! Le livre est actuellement disponible chez Decitre.fr, Bibliosurf.fr, Amazon.fr, aux Presses du Midi et chez certains libraires (en rayon ou sur commande)...
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